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samedi 9 octobre 2010

Ce à quoi la Belgique résiste

À force d'avoir le nez sur le guidon de notre crise nationale, on perd le sens du relatif. Ainsi, cette focalisation des francophones sur Bart De Wever vire à l'obsession pathologique. Cette personnalité politique que l'opinion publique flamande a porté à sa tête est incontestablement un homme de droite somme toute assez classique, dont le nationalisme s'apparente à celui de certaines régions riches d'Europe, de la Croatie à la Catalogne, qui ne sont plus prêtes à partager sans
condition leur prospérité avec leurs voisins moins bien lotis. Mais à aucun moment il n'est sorti du champ des opinions démocratiques honorables, qu'il contribue même à faire refluer. En témoigne le tout dernier sondage (De Standaard/VRT) qui donne la N-VA encore en progrès de 4,8%, tandis que le Vlaams Belang en perd 3% et se retrouve sous la barre des 10%, talonné par… Groen !, et que la Lijst De Dedecker, déjà bien mal en point, passe de 3,7% à 2,5%.

Or, à aucun moment, De Wever n'a été draguer les voix de l'extrême droite en faisant de la surenchère populiste ou xénophobe. Quoi qu'on en pense sur le fond, sa revendication d'une politique migratoire plus ferme n'a jamais flirté avec le racisme ou la xénophobie. Du coup, les voix qui abandonnent le VB pour la N-VA sont des voix récupérées pour la démocratie. Évidemment, au sein de l'arc démocratique, elles viennent renforcer la tendance la plus droitière, ce qui complique les affaires de la gauche. Mais il faudrait être particulièrement cynique pour regretter ce transfert.
Et c'est précisément sur ce point qu'il faut lever le nez du guidon et regarder ce qui se passe dans les pays voisins. Aux Pays-Bas, une extrême droite xénophobe sortie triomphante des élections de juin 2010 tient le nouveau gouvernement en otage. Le même scénario pourrait se reproduire en Suède. En France et en Italie, les Sarkozy et Berlusconi jouent sur le racisme subliminal d'une population inquiète pour se maintenir à flot en ressuscitant sans vergogne la figure de l'étranger bouc émissaire. Tandis qu'en Allemagne, un haut dirigeant de la Bundesbank, Thilo Sarrazin, par ailleurs membre (exclu) du Parti social-démocrate, cartonne en librairie avec un pamphlet xénophobe. Rien de tel en Belgique, qui résiste à ce vent fétide.
Bien sûr, l'heure est grave. On prend maintenant seulement la mesure de l'affaiblissement des solidarités interpersonnelles qui traduit la perte d'influence du mouvement ouvrier et de sa capacité à dicter au moins en partie les agendas gouvernementaux. Manifestement, en Flandre, cette époque est complètement révolue. Mais le fait que, dans une situation aussi explosive que celle que vit aujourd'hui la Belgique, aucun espace ne se soit ouvert pour le populisme et le racisme témoigne de ce que, en dépit de tout, la profonde prégnance culturelle de la social-démocratie et de la démocratie-chrétienne interdit certains comportements à quiconque aspire à exercer une parcelle de pouvoir. On peut considérer – c'est plutôt mon point de vue – que ces deux courants ont leur avenir derrière eux, mais, en même temps, on voudrait être sûr que ceux qui aspirent à leur succession auront la même capacité d'inscrire la défense des droits humains fondamentaux dans l'ADN de toute la société.
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Post-scriptum
Deux ou trois choses de Sonia et du monde est mon dernier livre. Il vient de paraître aux éditions des Territoires de la mémoire (collection Voix de la mémoire), avec une préface d'Esther Benbassa et une postface d'Édouard Delruelle.
Voici comment l'ouvrage est présenté sur la quatrième de couverture : Ce livre est un récit à deux voix. Sonia, juive polonaise exilée en Belgique puis déportée à Auschwitz-Birkenau,
disparue en 2004, se raconte. Revenant sur ce témoignage datant de 1992, Henri, son fils, né après la Guerre, en propose les clés d'interprétation. À travers ce dialogue de deux générations, à travers l'évocation de la plus grande tragédie humaine du XXe siècle revit un monde disparu : celui d'une gauche juive cosmopolite, combinant une infinie tendresse à l'égard de ses propres racines mais totalement ouverte à l'utopie d'un Homme nouveau qui transcenderait les identités particulières sans les dissoudre. En racontant sa mère, Henri Goldman a traduit sa conviction que cette trajectoire peut encore avoir du sens pour les femmes et les hommes d'aujourd'hui.

Il peut être commandé dans toutes les librairies et auprès de l'éditeur : editions@territoires-memoire.be ou +32 4 232 70 60.
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