Appelons-là Mouna. Elle est triplement diplômée de l'université, orientation sciences humaines. Mais comme elle a la très mauvaise idée de porter un foulard islamique et d'y tenir, impossible pour elle de trouver un emploi dans les services publics ou dans les associations qui veillent, par souci de neutralité, à ce que leur personnel n'affiche aucun signe convictionnel.
Heureusement, Mouna, qui est bruxelloise, finit par décrocher en 2009 un emploi en tant que professeur de religion musulmane dans un athénée de la province du Hainaut. Ce n'est pas l'idéal. Mais comme il s'agit d'un
cours « philosophique », au moins on n'exigera pas d'elle qu'elle affiche une apparence neutre.
Du moins dans la classe. Mais en dehors de la classe, c'est-à-dire quand elle parcourra les 108 mètres de couloir qui séparent l'entrée de l'école de la porte de sa classe, ou les 18 mètres qu'il faut franchir depuis cette même porte pour se rendre aux toilettes ? La réponse n'est pas évidente. Dans la note intitulée « La concrétisation de l'interculturalité dans un État impartial » qu'il vient de rendre publique, le Centre d'action laïque se pose la question : « Il est dans la nature même de l'enseignement délivré dans le cadre d'un cours de religion d'exprimer, sans dénigrement des autres et sans prosélytisme, des convictions spécifiques. (…) Pour cette raison, d'aucuns estiment que tant les enseignants que les élèves sont autorisés à extérioriser leur appartenance au sein de la classe de religion. Cette spécificité n'induit toutefois pas qu'un professeur de religion puisse extérioriser automatiquement son appartenance en dehors de sa classe. Les élèves à qui l'interdiction d'extériorisation s'applique pourraient en effet ne pas comprendre cette autorisation et la percevoir comme contradictoire. »
Et le texte ajoute : « Il est cependant essentiel de mesurer les effets d'une telle interdiction d'extériorisation en dehors de la classe et d'apprécier ainsi son caractère indispensable et proportionné ». Sage remarque, qui nuance ce qui précède. Car l'exigence d'une neutralité qui s'appliquerait aveuglément aux couloirs empêcherait de nommer professeur de religion musulmane une femme pour qui le port du foulard est un impératif… à moins qu'elle ne puisse entrer directement dans sa classe par une fenêtre ou une porte spéciale. Bref, cette mesure, qui se discute effectivement pour les professeurs de cours généraux, semble totalement disproportionnée dans le cas des professeurs de religion qui sont généralement des personnes très pieuses et très observantes, y compris dans leur manière de se vêtir.
Mais le pouvoir organisateur de l'établissement où enseigne Mouna n'a pas ce genre d'état d'âme. Celui-ci – le Conseil provincial du Hainaut – avait voté en octobre 2009 une réglementation interdisant à partir du 1er septembre 2010 « le port de couvre-chefs et de signes religieux dans tous les établissements et lieux de formation organisés par la province. ». La décision précise qu'il est également interdit d'exhiber tout « signe distinctif porteur de valeurs à caractère xénophobe, philosophique ou religieux ». Cette décision ne saurait souffrir la moindre exception. Elle s'applique donc également aux professeurs de religion pendant qu'ils déambulent dans les couloirs. Le rabbin devra retirer sa kippa qui jusqu'alors n'avait dérangé personne, et Mouna, qui a reçu copie de la délibération du Conseil provincial (55 pour, 3 contre, 9 abstentions) devra retirer son foulard à l'entrée de l'école et tout au long des 108 mètres de couloir qui la séparent de la porte de sa classe, où elle sera libre de le remettre. Et si elle refuse ? Dans ce cas, elle pourra se chercher un autre travail. Ce qu'elle est précisément en train de faire.
Quand cette folie éradicatrice contagieuse s'arrêtera-t-elle ? Souhaite-t-on que, désormais, les cours de religion soient donnés par des athées ? Ou seulement par des hommes dont on n'exigera pas qu'ils retirent leur barbe dans les couloirs avant de la remettre en classe [1] ? D'ailleurs, depuis que ces incidents se multiplient, on ne désigne plus de femmes pour donner le cours de religion musulmane. Plus rien que des hommes. Ça évite les problèmes. Encore une grande victoire de l'égalité des sexes.
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Deux de mes interventions la semaine écoulée dans les médias.
1. Dans La Libre Belgique, 3 novembre 2010, sur la multiculturalité belge, réussite ou échec ?.
2. Sur la RTBF, dans le cadre de l'émission « Et Dieu dans tout ça » (7 novembre 2010), à propos des accommodements raisonnables, avec le professeur Gérard Bouchard (Québec), Nadia Geerts et Jean-Michel Heuskin. On peut l'écouter en podcast via cette page.
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Invitation
Mercredi 10 novembre à 18:30, je présente mon livre Deux ou trois choses de Sonia et du monde, un récit à deux voix autour de l'expérience de vie de ma mère. Où il est question, notamment, de la tension entre la fidélité à ses racines et l'aspiration à l'universel.
Ça se passe au siège de l'UPJB, au 61, rue de la Victoire à 1060 Bruxelles. Tous les lecteurs de ce blog sont les bienvenus.
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Heureusement, Mouna, qui est bruxelloise, finit par décrocher en 2009 un emploi en tant que professeur de religion musulmane dans un athénée de la province du Hainaut. Ce n'est pas l'idéal. Mais comme il s'agit d'un
cours « philosophique », au moins on n'exigera pas d'elle qu'elle affiche une apparence neutre.
Et le texte ajoute : « Il est cependant essentiel de mesurer les effets d'une telle interdiction d'extériorisation en dehors de la classe et d'apprécier ainsi son caractère indispensable et proportionné ». Sage remarque, qui nuance ce qui précède. Car l'exigence d'une neutralité qui s'appliquerait aveuglément aux couloirs empêcherait de nommer professeur de religion musulmane une femme pour qui le port du foulard est un impératif… à moins qu'elle ne puisse entrer directement dans sa classe par une fenêtre ou une porte spéciale. Bref, cette mesure, qui se discute effectivement pour les professeurs de cours généraux, semble totalement disproportionnée dans le cas des professeurs de religion qui sont généralement des personnes très pieuses et très observantes, y compris dans leur manière de se vêtir.
Quand cette folie éradicatrice contagieuse s'arrêtera-t-elle ? Souhaite-t-on que, désormais, les cours de religion soient donnés par des athées ? Ou seulement par des hommes dont on n'exigera pas qu'ils retirent leur barbe dans les couloirs avant de la remettre en classe [1] ? D'ailleurs, depuis que ces incidents se multiplient, on ne désigne plus de femmes pour donner le cours de religion musulmane. Plus rien que des hommes. Ça évite les problèmes. Encore une grande victoire de l'égalité des sexes.
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Deux de mes interventions la semaine écoulée dans les médias.
1. Dans La Libre Belgique, 3 novembre 2010, sur la multiculturalité belge, réussite ou échec ?.
2. Sur la RTBF, dans le cadre de l'émission « Et Dieu dans tout ça » (7 novembre 2010), à propos des accommodements raisonnables, avec le professeur Gérard Bouchard (Québec), Nadia Geerts et Jean-Michel Heuskin. On peut l'écouter en podcast via cette page.
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Mercredi 10 novembre à 18:30, je présente mon livre Deux ou trois choses de Sonia et du monde, un récit à deux voix autour de l'expérience de vie de ma mère. Où il est question, notamment, de la tension entre la fidélité à ses racines et l'aspiration à l'universel.
Ça se passe au siège de l'UPJB, au 61, rue de la Victoire à 1060 Bruxelles. Tous les lecteurs de ce blog sont les bienvenus.
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[1] À moins que, comme en Turquie, on finisse par interdire le port de la barbe…
1 commentaire:
Ah...
Henri Goldman et Vincent Dethier semblent être une seule et même personne
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