"On ne peut pas dire que l'année 2010 ait été un 'haut lieu' de la réflexion alternative sur les enjeux socioéconomiques. C'est logique: au niveau macroéconomique, la puissance de notre prise en otage collective par le système dominant s'est manifestée à plein. La crise de la dette souveraine dans la zone euro, ainsi que les multiples autres répercussions des débâcles bancaires de 2008-2009, ont monopolisé toute l'attention et presque toute l'énergie de nos décideurs politiques. Les finances publiques, totalement dépendantes des
bénéfices du secteur privé et également des 'notations' des marchés financiers, risquent de ne plus pouvoir assurer bientôt qu'un service minimum. L'encadrement de la petite enfance, les soins de santé, la recherche et l'éducation devront peut-être être rabotés afin de satisfaire les 'exigences des marchés' -- sous-entendu: des collectivités publiques mal gérées sont rappelées à l'ordre par des acteurs privés seuls capables (parce que proches de leurs sous) de jauger ce qui importe réellement et de signaler aux Etats et régions les priorités à respecter. (Et pourtant, Dieu sait si la crise de 2008 a bien montré que les acteurs privés -- en l'occurrence les banques commerciales -- ne sont pas du tout mieux à même de juger des priorités à établir et des meilleures façons d'allouer les ressources... Mais chez beaucoup, la passion capitaliste et financière est apparemment un amour aveugle.)
Les nombreux appels au 'réalisme', notamment de la part d'économistes conventionnels plus ou moins proches des milieux bancaires et financiers, ont été d'autant plus entendus et écoutés que, réellement, les emplois et les existences de nombreuses personnes sont en jeu. Chaque raté du capitalisme dans nos contrées riches ne fait, à court terme, que renforcer l'emprise de la logique en place. En caricaturant à peine, on peut dire qu'après avoir été secourus à grandes brassées de fonds publics en 2008-2009, les acteurs de la finance veulent gagner de l'argent en reprêtant aux Etats l'argent qu'ils avaient reçu et dont ils fixent eux-mêmes, sur 'les marchés' (et avec l'aide scrupuleuse de quelques agences de notation), les taux d'intérêt débiteurs. Du coup, tout le monde doit jouer le jeu de la valorisation maximale des capitaux à travers le monde -- et ce sont les services publics, ainsi que les emplois, qui vont payer les pots cassés d'une croissance qui, nous dit-on, commence à revenir... Dans un tel contexte morose et tristement répétitif, il n'y avait pas de quoi pousser un agenda de réflexion alternative. L'année écoulée n'aura donc pas été l'année de la lutte contre la pensée convenue (ni, soit dit en passant, contre l'exclusion et la pauvreté comme on l'avait annoncé...).
Pourtant il faut, dès le début de cette nouvelle année, saluer une fois encore les multiples et courageuses initiatives des objecteurs de croissance et autres 'alternatifs' qui, tout en étant régulièrement taxés d'irréalistes par l'establishment économique, oeuvrent au jour le jour à faire émerger des nouveautés dans un contexte économique et financier particulièrement hostile. On peut dire que ces acteurs -- si mal nommés 'décroissants' par une population encore trop peu informée -- essaient de faire changer le niveau micro-économique au sein d'une conjoncture macro-économique extrêmement défavorable. Ce n'est certainement pas une situation propice aux grandes envolées ni aux larges éclosions: ce qui existe et se développe reste petit, donc marginal -- donc, aux yeux de ceux qui ne veulent rien voir, négligeable et sans avenir. Voilà le très malheureux malentendu qui frappe notre époque: tout le monde est en train de bricoler, mais les bricoleurs du niveau macro (ceux en costume cravate qui gravitent autour des cercles policés de l''expertise') pensent que les bricoleurs du niveau micro se trompent de cible -- alors qu'en réalité ce sont ces derniers qui visent juste, en dépit du système que les macro-bricoleurs essaient vaille que vaille de maintenir en vie et en place.
Est-il possible de concilier les points de vue et de dépasser le malentendu régnant? Je crois que oui. Dans mon papier du 12 février 2010 je parlais de la nécessité d'une transition à double détente; dans celui du 15 décembre 2010, je préconise la coexistence passagère (et aussi bien huilée que possible) d'une économie non soutenable en déclin et d'une pluralité d'économies soutenables en émergence. L'enjeu majeur de notre époque -- en tout cas, si nous voulons que 2011 ne soit pas une réplique grisâtre de 2010 -- sera de 'piloter' le déclin de l'économie capitaliste dominante de telle sorte que des logiques alternatives puissent émerger pacifiquement et sereinement.
Le rôle des économistes colmateurs du système dominant ne sera pas négligeable dans cette transition: en effet, s'assurer que le capitalisme désormais moribond s'éteigne en douceur et permette de donner vie, dans sa mort même, à des logiques nouvelles -- s'assurer de cela requiert toute une compétence et tout un savoir. J'invite mes collègues économistes à créer un service de soins palliatifs performant au chevet de ce système qu'ils ont si longtemps voulu voir survivre. Et il faut bien connaître le capitalisme et ses faiblesses pour pouvoir l'euthanasier de la bonne manière! Car le laisser s'effondrer brutalement et douloureusement n'est pas une solution: la transition ne sera sereine et féconde que si l'économie dominante reste en suffisamment bonne santé, suffisamment longtemps, pour que sa trajectoire de déclin soit humainement et socialement vivable. De l'autre côté, vouloir à tout prix penser un 'nouveau capitalisme' qui serait, comme par miracle, débarrassé des mécanismes d'inégalité et d'injustice inhérents à ce système serait tout aussi absurde. Le 'capitalisme d'après' ne sera pas, quoi qu'on en dise, un substitut à l'après-capitalisme.
Il faudrait pouvoir planifier collectivement, et surtout démocratiquement, la pluralisation de l'économie puis la fonte progressive des activités capitalistes. C'est à cette fin, et à cette fin uniquement, que je préconise un revenu de transition économique (RTE) sous la forme d'un socle inconditionnel du style 'allocation universelle'. Le RTE est un outil, pas une fin en soi. Il doit disparaître au fur et à mesure que les secteurs d'activité soutenables, donc largement post-capitalistes, prennent le dessus sur les secteurs d'activité actuellement capitalistes, donc non soutenables. Au fond, l'enjeu majeur de l'année à venir (et des décennies qui vont suivre), ce sera probablement la démocratisation radicale de l'économie, donc la remise en cause fondamentale de la logique qui permet au capitalisme de se montrer -- faussement, en partie -- 'efficient'.
Il n'est guère étonnant que l'immense majorité des patrons se montrent complètement opposés à la démocratie économique, et à la démocratie d'entreprise en particulier. En niant les droits démocratiques des travailleurs, ou en tout cas en voulant les encadrer de telle sorte qu'ils restent au service de la profitabilité maximale, les défenseurs du capitalisme montrent clairement qu'ils sont en faveur d'une concurrence déloyale des entreprises anti-démocratiques à l'égard des entreprises démocratiques. Dans un contexte comme aujourd'hui, où les valeurs démocratiques sont absentes du fonctionnement de l'économie, et où les acteurs du marché sont donc sanctionnés quand ils intériorisent les exigences de la démocratie économique, on a beau jeu de constater que la démocratie d'entreprise, 'ça ne marche pas'. Dans un contexte où la création monétaire, qui est un monopole privé aux mains du secteur bancaire commercial, est entièrement soustraite à la société civile, on a beau jeu de constater que la démocratie monétaire, 'ça ne peut pas fonctionner'.
Souhaitons, malgré les propos convenus de tous nos 'réalistes', que 2011 soit l'année de la démocratie économique, c'est-à-dire de la fin d'une logique capitaliste qui, par sa 'performance' même et sa douteuse 'créativité', mutile bien trop de potentiels humains et bouche bien trop d'horizons culturels.
Ce blog a comme vocation de fédérer, des femmes et des hommes partageant réflexions, pistes nouvelles, expériences afin de faire évoluer notre société vers plus de respect des êtres humains entre eux et plus de respect des autres composantes de leurs espaces de vie. Sans tarder construisons, ensemble, une société respectueuse des individus d'où qu'ils viennent et d'où qu'ils soient, une société respectueuse de nos espaces de vie, une société respectueuse de notre planète.
Inscription à :
Publier les commentaires (Atom)
Aucun commentaire:
Enregistrer un commentaire