« Comme je l’ai montré dans le cas du Béarn et de la Kabylie, les stratégies matrimoniales sont le produit non de l’obéissance à la règle mais du sens du jeu qui conduit à « choisir » le meilleur parti possible étant donné le jeu dont on dispose, c’est-à-dire les atouts ou les mauvaises cartes (les filles notamment), et l’art de jouer dont on est capable, la règle du jeu explicite — par exemple les interdits ou les préférences en matière de parenté ou les lois successorales —, définissant la valeur des cartes (des garçons et des filles, des aînés et des cadets). [...] Qui veut gagner à ce jeu, s’approprier les enjeux, attraper la balle, c’est-à-dire par exemple le beau parti et les profits associés, doit avoir le sens du jeu, c’est-à-dire le sens de la nécessité et de la logique du jeu. Faut-il parler de règle ? Oui et non. On peut le faire à condition de distinguer clairement entre règle et régularité. Le jeu social est réglé, il est le lieu de régularités. Les choses s’y passent de façon régulière ; les héritiers riches se marient régulièrement avec des cadettes riches. Cela ne veut pas dire qu’il soit de règle pour les héritiers riches d’épouser des cadettes riches. [...] Je peux dire que toute ma réflexion est partie de là : comment des conduites peuvent-elles être réglées sans être le produit de l’obéissance à des règles ?[...]
On ne peut dissocier les stratégies matrimoniales de l’ensemble des stratégies — je pense par exemple aux stratégies de fécondité, aux stratégies éducatives comme stratégies de placement culturel ou aux stratégies économiques, investissements, épargne, etc. — par lesquelles la famille vise à se reproduire biologiquement et surtout socialement, c’est-à-dire à reproduire les propriétés qui lui permettent de tenir sa position, son rang dans l’univers social considéré.[...] J’ai longuement montré, dans la Distinction, que l’amour peut être décrit aussi comme une forme d’amor fati : aimer, c’est toujours un peu aimer en autrui une autre réalisation de son propre destin social. Cela, je l’avais appris en étudiant les mariages béarnais. » Extrait de l’entretien avec Pierre Bourdieu in Terrain n°4.
Alors, dans ce cas, pourquoi pas un mariage arrangé ?! « Le mariage arrangé est, pour ceux qui s’y adonnent, raisonnable, sans danger, limité par l’information dont disposent les parents, qui à long terme agissent pour le bien de leur enfants Mais l’amour, bien sûr n’a rien à voir là dedans. » Alfred Gell in Terrain n°27.Pour en savoir plus :
• Des articles :
« De la règle aux stratégies », Pierre Bourdieu (entretien de Pierre Lamaison avec). Terrain n°4, Famille et Parenté (texte intégral).
« Amour, connaissance et dissimulation », Alfred Gell, Terrain n°27, l’Amour (texte intégral).
« Du mariage arrangé au mariage d’amour. Nouvelles stratégies chez les Bengali d’East London« , Kate Gavron, Terrain, n°27, l’Amour (texte intégral).
• Sites et Blogs :
Pierre Boudieu, un hommage, le blog de Bourdieu.
Source : http://blogterrain.hypotheses.org/420
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